Hugues Blineau

Les Essentiels d'Hugues Blineau pour Stereographics / Photographie par Hugues Blineau


LES ESSENTIELS D’HUGUES BLINEAU

Sous ses formes toujours éminemment passagères, l’art est pour moi aussi essentiel que l’air que l’on respire. Et le champ des arts dits visuels, le rock ou la littérature constituent pour moi autant de territoires que de dérives possibles, pour le regard et la pensée. Rien de plus essentiel donc, afin de me sentir porté, et, sans nul doute, plus vivant que je ne l’aurais été. Leur absence, impossible.

En regardant l’image de ces quelques références obligées, je me rends compte combien certains chocs d’adolescence continuent de s’irriguer en moi, de me traverser comme autant de paysages bouleversants, et, en plus d’un sens, miraculeux. Car, en leur matière, le temps importe peu, leurs foudres toujours intactes. Les années qui passent n’altèrent jamais l’intensité de certaines images, la puissance électrique de certains morceaux, ou même la densité sensible des mots écrits et de ce qu’il suggèrent, ou laissent affleurer d’une possible expérience littéraire du vivant.

Aussi, lorsque je me déplace encore aujourd’hui, dans les rues, dans les trains ou les paysages, c’est toujours un casque sur les oreilles, pour écouter fort assez exactement ces mêmes titres qui bouleversèrent mon adolescence. Cet objet, un autre essentiel. Assez exactement, pour l’écrire encore, comme lorsqu’à l’âge de 16 ans, j’écoutais déjà, sous les combles de ma chambre, dans la pleine obscurité, les gouffres paradoxalement lumineux de Disintegration de Cure, l’un des disques de ma vie, assurément.

Une ligne de fuite, et ces jeux d’échos qui ont peu peu fini par rythmer et accompagner mon existence, en mots et en musiques, mais aussi en images. De l’improbable cartographie de la terre russe du Stalker de Tarkovski, aux visages des amants que filme Mizoguchi sous la brume, jusqu’aux découpes azur de la ville Malaparte qu’architecture Godard dans Le Mépris.

D’autres fantômes de cinéma encore, si loin, si proches, chez Chantal Akerman ou James Gray. Et puis les chemins du désir filmé par Wong Kar-wai, quelques phares dans la nuit d’Anatolie captés par la caméra de Nuri Bilge Ceylan.

D’autres apparitions nocturnes encore, périphériques au monde, celles d’Apichatpong Weerethakul ou de Pierre Huyghe. Et puis le personnage aussi fantasque qu’instable joué par Mathieu Amalric dans Comment je me suis disputé…, et ce fantasme toujours vivace de prendre part à cette fête estudiantine, forcément parisienne, sur le C’mon Billy de PJ Harvey. Car, l’essentiel est aussi dans ce que l’on est pas soi-même. Pour de multiples raisons.

D’autres essentiels, d’autres spectres encore. Dans les romans et les livres de philosophie. Et puis cette mélancolie qui m’étreint toujours, un peu, depuis l’écoute de ces sommets d’adolescence que furent pour moi les disques de Joy DivisionNew Order, ceux des Smiths et de CureCloser, Low-Life, The Queen is dead et Disintegration pour modeler le monde à leurs mesures -. Sans que je n’oublie de puiser, toujours, un peu de lumière au creux de leurs gouffres, dans les traversées qu’ils esquissent, dans les promesses qu’ils augurent, toujours. Réversibilité des sentiments, et, plus encore, de l’écoute de ces musiques tant aimées.

D’autres essentiels encore, enfin, sous les notes synthétiques du jeune Dominique A du temps de La Fossette, dans l’émotion que suscitent, toujours en moi aujourd’hui les voix de Beth Gibbons et de Stuart A. Staples, celles de PJ Harvey ou de Jarvis Cocker, parmi d’autres, d’autres, de nombreuses autres. Et puis les mots d’Annie Ernaux et de Patti Smith, ceux de Jean-Philippe Toussaint ou d’Éric Laurrent période Minuit. De Sébastien Berlendis éclairant si sensiblement ses paysages parcourus. Par la langue, l’image et la force du souvenir.

Impossible donc de les faire tous entrer dans un seul et même cadre. Celui de la photographie. Alors y placer un vieux boîtier 6 x 6 qui accompagna ces années de formation artistique, plus encore que musicale, et penser à Denis Roche qui utilisa souvent le même appareil pour cartographier le sentiment amoureux à sa mesure, et le corps de Françoise, sa femme. Boîtier de mélancolie, comme le poète-photographe l’écrivit si bien. Alors je pense à la puissance désirante de l’image, des images, et même de toutes les images que je n’ai pas encore capturées – par le dessin, la photo ou la vidéo – : car les plus essentielles sont toujours à venir.

Hugues Blineau
Juillet 2026


Plus d’informations à propos d’Hugues Blineau
huguesblineau.fr

Ouvrages par Hugues Blineau
Le jour où les Beatles se sont séparés
Vies et morts de John Lennon

Mes Essentiels pour Stereographics par Hugues Blineau
© Hugues Blineau / Tous droits réservés / Reproduction interdite sans autorisation de l’auteur

Daniel Yeang

My essentials for Stereographics © Daniel Yeang

LES ESSENTIELS DE DANIEL YEANG

Cinq albums île déserte
Choix cornélien et injuste de partir avec seulement quelques disques si je décidais un jour de m’isoler sur une île déserte. Pour ma part, cela serait Forever Changes de LOVE, ce live datant de 1963 (mais sorti en 1985) et peut-être le meilleur à n’avoir jamais été publié de SAM COOKE, Closer de JOY DIVISION, Technique de mon groupe préféré de tout l’étang NEW ORDER et surtout Vilosophe de MANES auquel je suis viscéralement attaché au point que j’utilise le titre de cet album comme pseudo. En effet, lorsque j’ai découvert ce disque, j’ai passé tout un week-end cloitré dans ma chambre à le passer en boucle — soit à peu près une cinquantaine de fois ! — et cela reste l’expérience auditive la plus intense que j’ai vécu dans toute ma vie. Cela ne m’était jamais arrivé auparavant et cela ne se reproduira certainement pas.

Un blazer Ugo Baldini, un polo Gran Sasso, une pochette Simmonot-Godard, une cravate tricot Howard’s Paris, des souliers Barker England, une besace 48h Leon Flam
Ce que l’on nomme parfois le “sartorialisme” est mon autre grande passion avec la musique. Auparavant, je me ruinais en vêtements de marques beaucoup trop chers, vous savez celles qui dépensent en millions en espaces publicitaires, et ce n’est que depuis quatre ans que je me suis réellement penché sur le sujet. Il s’agit ici de certaines de mes pièces favorites qui ce ne sont pas forcément parmi les noms les plus connus. Je fais désormais attention à la matière, la coupe, la fabrication ou les couleurs (majoritairement dans les tons bleus ou gris), m’inspirant autant du style britannique que celui preppy des universités américaines. Bref, j’assimile la recherche du beau vêtement comme le “digging” de vinyle. Les gens sont souvent étonnés de me voir habiller ainsi, d’ailleurs au boulot on m’appelle toujours “Monsieur le Directeur” (rires) !

Quelques classiques hip-hop
Le hip-hop à été le premier véritable univers musical auquel je me suis confronté durant mon adolescence, c’est pour cela qu’il était obligatoire que quelques classiques du genre fassent partie de ces essentiels. Le rap a réellement pris son essor en France durant la moitié des années 90 grâce à l’influence du boom bap new-yorkais et à cette époque j’avais toute la panoplie : je me sapais en t-shirt Helly Hansen et en baggy Triangle, j’écoutais religieusement Génération 88.2 et je voulais être rappeur ! Je me faisais appeler MC Ekinox et j’avais même enregistré sur K7 quelques freestyles avec des potes ! Par la suite, je me suis intéressé au black metal et me suis ouvert à d’autres courants musicaux. Même si je me suis ostensiblement éloigné de cet univers, je n’ai jamais renié le rap et je me suis remis à en réécouter massivement depuis cinq ans. Aujourd’hui, je considère tout ce qui touche au hip-hop ou au r’n’b contemporain comme la nouvelle norme pop, les productions sont ce qu’il y a de plus audacieux dans la musique actuelle.

Ma carte UGC illimitée
Je suis à la base un grand cinéphile et j’ai accumulé au fil des années près d’un millier de dvds que je revends au fur et à mesure. Cependant à partir de 2009, par manque de temps et surtout parce que je commençais parallèlement ma collection de vinyles, j’ai dû seulement mater une dizaine de longs métrages dont la moitié chez moi. Il aura fallu que j’aille voir Interstellar au cinéma en 2014, qui m’aura bouleversé, pour reprendre goût à cette passion et à me faire une carte d’abonnement mensuelle. Depuis, je vais en moyenne 8 à10 fois par mois en salles (en plus des films que je regarde à la maison) et j’essaye d’être plus curieux et de découvrir des petits films indépendants, étrangers ou français, chose que je n’aurais jamais pensé faire auparavant.

Ma collection de Blut aus Nord
BLUT AUS NORD
est certainement mon groupe préféré actuellement et je considère Vindsval, initiateur du projet, comme l’un des rares génies dans la musique. Par le passé, j’ai déjà tenté de collectionner TOUS les disques de certains de mes artistes/groupes favoris, je pense notamment à New Order ou Prince, mais j’ai finalement décidé de me ruiner uniquement pour BaN et je dois en posséder plus d’une cinquantaine pour le moment.

Des livres sur la musique, des mangas et des comics
En réalité et c’est parfois tabou de l’avouer, mais je déteste lire et j’ai vraiment du mal à stimuler mon imagination devant un bouquin. Par contre, je suis friand des livres au sujet de la musique: le black metal, ÉTIENNE DAHO, BILL CALLAHAN, la MOTOWN, FACTORY RECORDS et bien entendu PRINCE et DAVID BOWIE qui nous ont quittés cette année. Il est difficile de voir disparaitre coup sur coup deux de ses idoles en un si peu laps de temps. Pour ce qui est des mangas, je n’en achète plus autant qu’auparavant et le seul que je suis encore régulièrement est Coq de combat. Gen d’Hiroshima fait partie de mes essentiels, car il est à ce jour le seul manga à m’avoir fait pleurer. Quant aux comics, j’en ai plus d’un millier, VF et VO, collectés en près de 25 ans. Je suis surtout très super héros, mais cela ne m’empêche pas d’apprécier des choses plus “mondaines” telles que le mythique Maus.

Mon coffret COIL Colour Sound Oblivion
COIL
est un de mes groupes préférés et lorsque Peter “Sleazy” Christopherson prit la décision de sortir en 2010 un coffret en bois de 16 dvds retraçant quelques concerts, dont beaucoup filmé par des spectateurs, je n’ai pas hésité un instant malgré son tarif un brin exorbitant. Je reçois finalement le magnifique objet quelques mois plus tard en provenance de Thaïlande (Sleazy s’étant notamment établi là-bas dû à sa passion pour les jeunes hommes) et de devoir payer les frais de douanes s’élevant à un tiers du prix du coffret ! Bon je suis heureux de le posséder, c’est mon artefact à moi, et il vaut à priori quatre fois le tarif que j’ai dépensé à présent, mais cette taxe six ans après me reste toujours en travers la gorge (rires) !

Un maillot de l’équipe de France de football
Cela fait 25 ans que je suis fan de foot et ceux qui me connaissent à travers les réseaux sociaux ne se doutaient pas de cette passion puisque je n’en parlais quasiment jamais alors que je regarde des matchs toutes les semaines. Il aura fallu que j’évoque l’Euro cet été pour voir ressurgir tous les clichés éculés sur les footballeurs et leurs supporters, ça m’avait assez chagriné et j’ai tenu à faire une mise au point sur le sujet. C’est un mal uniquement français, si ce n’est pas le football, c’est un autre phénomène qui sera désigné coupable idéal des maux de notre société actuelle.

 

Daniel Yeang
Octobre 2016

 


Plus d’informations sur Daniel Yeang
www.facebook.com/daniel.yeang

My essentials for Stereographics by Daniel Yeang
© Daniel Yeang / All rights reserved / Reproduction prohibited without permission of the author