Gildas Secretin

Gildas Secretin © Matthieu Dufour
Gildas Secretin © Matthieu Dufour


Rencontre avec Gildas Secretin.

Mesure-t-on la qualité d’un individu aux qualités de ceux qui l’aiment ? Oui, très certainement : le cœur de Gildas Secretin, graphiste émérite, compagnon de longue date du label brestois L’Église de la Petite Folie (les visuels du Festival Invisible, c’est lui) et auteur (sous l’alias Garden With Lips) d’une poignée d’albums hautement recommandables, dont le dernier en date – Magnolia – fit les riches heures d’un automne 2022 en pente, est un vase communicant vers d’autres cœurs tout aussi généreux et attentionnés que le sien, qui devient, à notre insu, par un glissando affectif naturel nimbé de délicatesse solaire, une partie du nôtre.
Un soir, il m’a posé une simple question (apprécierais-je ses chansons si nous n’étions pas amis ?) et je fus incapable de répondre, sachant que son œuvre – graphique tout autant que musicale, les registres sont chez lui indissociables – est la continuation sous d’autres formes d’une personnalité que je devine complexe mais si attentive qu’elle sait s’oublier, pour le plus grand profit de ceux qui l’entourent.
On peut tomber amicalement amoureux, et c’est ce qu’il m’est arrivé : il y a quelques années, sournoisement, au détour de quelques bières, j’ai proposé à Gildas de l’accompagner en live, un exercice inédit pour lui, et nous avons donné quelques concerts à haute valeur artisanale, durant lesquels je savourais ma chance d’être à la fois avec lui sur scène et mentalement dans le public, goûtant le plaisir de côtoyer de près un artiste au talent aussi harmonieux que le cœur, ce fameux cœur partageur qui me fit entrer dans son giron et, depuis, je me sens à son contact – et celui de ses proches à la bienveillance répétée – un peu meilleur. L’ours mal léché en moi s’apaise, je dépose les armes et rend hommage, au travers de ces quelques mots maladroits, à un ami rare et cher, dont le talent protéiforme mérite toute l’attention requise : dude, je t’aime (ce qui ne fait pas de moi un être de qualité, mais ça, c’est une autre histoire, hé hé).
— Alix de Stermaria


AU DÉBUT

Quels sont tes premiers émois musicaux et/ou graphiques ? 

Quels souvenirs en gardes-tu ?
Gildas J’ai certains souvenirs où mes émois musicaux et mes émois graphiques sont liés, ce sont des longs trajets en voiture pendant lesquels mon père passait sa musique en boucle. Je me souviens tout particulièrement d’une fois, un mood sonore inquiétant conjugué à un visuel qui avait vraiment interpellé ma petite tête : un cochon flottant dans les airs au-dessus d’un énorme bâtiment sans fenêtres … image irréelle, fascinante, compliquée à relier à la musique. C’était l’« Animals » des Pink Floyd.
Dans cette même famille de « souvenirs sur la route » je me rappelle de la chanson « Shine on you crazy diamonds » (wish you were here) et son graphisme d’homme en feu échangeant une poignée de mains, je me souviens aussi beaucoup des des premiers Jean-Michel Jarre, artworks et musique : la tête de mort sur notre planète (Oxygène) et la couv avec les personnages/oiseaux qui portent des jumelles (Equinoxe), un graphisme qui rappelait un peu celui du dessinateur Caza. Par la suite, j’ai toujours guetté chaque sortie des Pink Floyd pour jeter un oeil au graphisme.

“Je me souviens tout particulièrement d’une fois, un mood sonore inquiétant conjugué à un visuel qui avait vraiment interpellé ma petite tête : un cochon flottant dans les airs au-dessus d’un énorme bâtiment sans fenêtres … image irréelle, fascinante, compliquée à relier à la musique. C’était l’« Animals » des Pink Floyd”

Pink Floyd ‘Animals‘ COURTESY OF WARNER MUSIC

Y a t’il des liens entre ton parcours graphique et ta passion pour la musique ?
Est-ce une démarche volontaire ou le fruit du hasard des rencontres ?
Gildas Il y a de la porosité c’est sûr. Comme je suis graphiste indépendant et que je travaille à mon domicile, il y a de la musique presque en continu toute la journée. Cela conditionne tellement ma création que je dois faire attention à la setlist que j’écoute en fonction de mes projets en cours !… 
Je suis très sensible aux artworks, ils sont la porte d’entrée vers un disque, voir même ce qui peut me pousser à l’achat quand je ne connais pas l’artiste. J’étais donc ravi quand j’ai eu mes premières commandes d’artwork,  un peu stressé aussi, c’était un peu comme un rite de passage. 
Faire ressortir l’univers d’un album en un seul visuel en tout cas c’est vraiment un super exercice, délicat et privilégié. 
J’ai commencé par des artworks pour mon ami Arnaud Le Gouëfflec, puis ensuite pour le groupe anglais Earthling, les belges de Mudflow, La Théorie du K.O, Kuta, Berry Weight etc … les dernières en date sont pour mon ami Centredumonde, qui produit des mini Ep merveilleux à tour de bras, et très bientôt une autre pour le groupe Everminds.

Artworks © Gildas Secretin

Ma façon d’aborder et de travailler le graphisme a d’ailleurs imprégné mon « avatar » musicien : ce goût pour les patchworks et les couches, les mélanges et les accidents… et toute cette cuisine : recherches d’accords / d’arrangements / mixage / paroles… c’est très graphique tout ça, il faut du relief, de la couleur, des émotions…

En musique comme en graphisme, je réalise ma sauce et ma cuisine dans mon coin, sans pression, sans frein. Je ne me colle aucune contrainte, c’est un pur espace de liberté, c’est rare et j’y tiens beaucoup.

GRAPHISME ET MUSIQUE

Certains mouvements musicaux — comme les mouvements punk, low-fi ou encore la techno — ont accordés une place essentielle à l’image et au graphisme. Que penses-tu de cet aspect « visuel » de la musique ?
Gildas Oui le graphisme aide à se repérer, à se diriger… aussi à se démarquer, à s’identifier. Normal que certains mouvements/labels avec une idée claire en tête, ou simplement en quête de visibilité ou de lisibilité, aient soigné cet aspect. L’artwork est l’écrin du disque mais aussi une partie de son message, c’est un premier contact et une interpellation. J’imagine que chaque musicien prend ça très au sérieux c’est évident.

Que penses-tu du « retour » en force du vinyle face à la dématérialisation de la musique et de sa distribution ?
Gildas C’est super (je n’ai pas de platine), j’ai toujours adoré ce format car la part du graphisme y est plus belle.  J’ai été agacé par la dématérialisation de la musique pour plusieurs raisons : parce que l’artiste est complètement floué d’abord; parce que l’accès à tout en un seul click enlève beaucoup au plaisir de la recherche et/ou de la découverte; aussi parce que cela a scellé la fin du rapport à l’objet. Ce plaisir qu’on a tous eu de déballer un disque, l’impatience, peiner sur le blister, chercher la faille, atteindre l’objet, le poser sur la platine, prendre le livret, le feuilleter…S’imprégner du graphisme, de l’image, avant même de toucher au son. J’adore ce petit cérémonial privé alors tant mieux s’il revient à la mode ( je n’ai pas de platine mais le principe fonctionne aussi avec les CD).

Artworks © Gildas Secretin

ARTWORK

En tant que graphiste, comment abordes-tu la réalisation d’une pochette de disque ?
Quelles sont tes attentes vis à vis du musicien ou du groupe avec lequel tu collabores sur une pochette ? Es-tu ouvert à l’apport et l’échange d’une collaboration (photographe, stylisme, etc…) ou est-ce une démarche solitaire ?
Gildas
C’est très rarement un travail solitaire, il y a beaucoup de discussions et d’échanges, l’artiste vient presque toujours avec ses attentes graphiques, sa première idée, rare sont ceux qui m’ont donné carte blanche. On me mets toujours sur des rails graphiques, soit via un style que j’ai déjà développé sur un autre projet, soit via d’autres sources d’inspirations, c’est ensuite à moi de digérer le tout. Il faut être attentif aux attentes, aux demandes, il faut bien s’accorder avec l’auteur. Une chouette démarche assez intime.

La pochette d’un disque permet-elle d’ajouter une “autre” dimension à la musique ?
Gildas —  Ce n’est pas garanti mais oui, je le pense, ce sont deux univers qui cohabitent et coexistent. Idéalement l’écoute du disque devrait « valider » le graphisme. Ensuite, souvent assez naturellement, mais cela dépend bien sûr l’amour que l’on porte au disque, le lien peut devenir émotionnel. Telle la fameuse madeleine, la pochette devient un accès direct à l’univers du disque ainsi qu’à la relation qui nous unit à lui : souvenir des mélodies, de l’intensité musicale, mais aussi surtout des moments qui vont avec, images d’archives personnelles, réminiscences diverses et multiples – pas forcément précises mais toujours émotives -, d’événements ou de moments vécus avec ces sons-là en background. Quand on adore un disque depuis 30 ans ça peut faire un paquet de données.

Un musicien, un groupe ou un labels doivent-il avoir un univers visuel et graphique qui leur est propre ??
Gildas Moi j’ai une préférence pour les visuels qui changent à chaque fois, mais on ne peut pas nier que certains artistes ou labels ont des chartes graphiques qui en jettent.

C’est très rarement un travail solitaire, il y a beaucoup de discussions et d’échanges, l’artiste vient presque toujours avec ses attentes graphiques, sa première idée, rare sont ceux qui m’ont donné carte blanche.”

HALL OF FAME

Quels sont le ou les éléments (images, typographies, message…) qui font une bonne pochette?
Gildas Hm c’est tellement l’univers des possibles le graphisme que ce n’est pas simple de répondre. 
J’ai peu de culture et d’appétence avec les techniques « académiques » : lignes de forces et de fuites, sens de lecture, sciences des couleurs … Que ce soit en graphisme, en musique, en photo (pour tout type d’art) je suis très peu touché par des oeuvres qui reposent essentiellement sur une maitrise parfaite de la technique. Un amateur qui joue du blues avec trois notes de guitare sur une plage avec un ampli pourri peut me toucher beaucoup plus qu’Eric Clapton ne le fera jamais. Au final c’est l’alchimie et l’émotion qui comptent, et qui touchent au but (ou pas). C’est très personnel tout ça, faudrait demander à nos cellules des précisions sur « pourquoi certaines œuvres nous font tant d’effet ».

Chaque cuisine à ses trésors d’ingrédients  et chaque cuisinier ses recettes secrètes, personnellement je trouve rarement un visuel vilain.
Et quand bien même : prenons par exemple la couv du ‘Mellow Gold’ de Beck, qui n’est pas franchement jolie à mon goût, pourtant à l’écoute je sais pas, je trouve que ça colle carrément bien l’univers de la musique. Parfois on a besoin du son pour apprivoiser le visuel.

En graphisme cependant je peux aussi m’émerveiller devant la quantité de travail fournie, même si le résultat ne m’émeut pas.

Ton Top 5 des plus belles pochettes ?
Gildas Je suis incapable de faire un top aussi court… En voici quelques unes qui me viennent sans réfléchir, pas forcement iconiques, mais dont le lien visuel/musique fonctionne bien à mon goût :
Bashung – Bleu pétrole
The Cure – Disintegration
Les Stones – Exile on main street
Bowie – Heathen
Beck – Modern guilt

J’aime aussi les artworks de Radiohead et de Moderat et la simplicité de ces couvs  : 
Neil young – Everybody knows this is nowhere
Iggy pop – Zombiebirdhouse
Beck – One foot in the grave
Bonnie Prince Billy – the letting go
Damon albarn – Mali music
Pj Harvey – Uh Huh her

Et aussi des artistes dont je trouve le travail superbe :
Les M/M évidemment, grande source d’inspiration : Biolay – Bjork – Murat …
Remy Poncet (brest brest brest) : toutes les couvs d’Objets-Disques mais plus précisément certaines de Chevalrex – Midget – Remi Parson…

Merci Pascal !

Gildas Secretin
Septembre 2023


Plus d’informations sur Gildas Secretin :
gwlgraphisme.com 
facebook.com/gwl.graphisme
instagram.com/g.w.l




“Personal Landscapes”
Gildas expose jusqu’au 15 septembre une sélection de créations digitales
à La Moulinette (81 bis rue Lepic, 75018 Paris)

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